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Interview: Nouzha BOUCHAREB, Ministre de l’Aménagement du Territoire National, de l’Urbanisme et de la politique de la Ville

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« Il est donc grand temps d’engager l’exercice de remise en question des politiques d’urbanisation dans notre pays, en amorçant la réflexion sur les transformations urbaines appropriées à implémenter et les instruments de réglementation et de financement à adopter qui permettent d’injecter les investissements dans le temps et dans l’espace, en ayant présent à l’esprit la justice sociale et territoriale. »Nouzha BOUCHAREB

Magazine Innovant : Que pensez-vous de la politique de création des villes nouvelles au Maroc ?

Nouzha Bouchareb :Le Maroc comme la plupart des pays en développement a connu et continue de connaitre une forte croissance de sa population. Et ce sont souvent les villes qui sont les réceptacles de cette forte pression démographique. Devant une telle pression, les efforts consentis n’ont pas pu satisfaire les besoins en termes de logements, d’infrastructures et de services de base, et ce en dépit de l’ampleur de l’action des pouvoirs publics à travers les programmes de constructions et de lotissements. S’inscrivant dans le cadre des grands chantiers de modernisation du Maroc, initiés sous les Hautes Directives de Sa Majesté Le ROI, le Gouvernement a, dans les années 2000, redéfini sa stratégie d’aménagement urbain. Ainsi, en complément des outils d’interventions classiques, tels les ZUN et les lotissements, il a décidé de mener des actions à grande échelle optimisant les ressources et les moyens, et en augmentant significativement l’offre en habitat : c’est le Programme des Villes Nouvelles parmi lesquelles figurent notamment Tamansourt, Tamesna, Chrafate et Sahel Lakhyayta.  Ces villes nouvelles ayant pour objectif de rééquilibrer l’armature urbaine en proposant une offre d’habitat diversifiée et un cadre de vie aux nouveaux arrivants.

Aussi, comprendrez-vous aisément que cette nouvelle génération de projets urbains est complexe dans son implémentation, qu’elle est judicieuse pour faire face à la pression démographique et qu’elle exige une échelle tant importante pour son développement.

Une ville nouvelle, selon sa vocation, devra se suffire à elle-même et évoluer dans un environnement économique et climatique sain. A terme cela signifie qu’une ville nouvelle devrait garantir un accès généralisé aux équipements et services collectifs de base, une offre de loisirs culturels et sportifs diversifiée et accessible, une mixité sociale, une offre de logements de qualité à des prix attractifs, un environnement favorable à l’investissement et des infrastructures compétitives pour les entreprises, secteurs porteurs ainsi que la gestion durable des ressources locales.

L’expérience des villes nouvelles au Maroc, étant une expérience récente,mais elle a permis une ascension sociale pour un bon nombre de ménages en accédant à un logement de qualité à des prix accessibles. Les villes nouvelles au Maroc gagneraient,cependant, à travers le renforcement du portage institutionnel, avec une gouvernance adaptée et en améliorant leur attractivité pour mieux capter les populations et les investisseurs.

M.I. : Nous considérons que le programme des villes nouvelles créant un écosystème de la construction, est le seul moyen pour faire sortir le secteur du bâtiment de la crise. Qu’en pensez-vous ?

N.B. :En effet, comme la plupart des secteurs, l’activité immobilière, connait actuellement une crise qui relie les dimensions économiques et sociales. Les villes nouvelles pourraient constituer l’un des moyens pour permettre au secteur du bâtiment d’être résilient face à cette crise à travers notamment la mise en place d’un dispositif exceptionnel de redressement du marché au niveau de l’offre et de la demande afin de soutenir, d’une part, les entreprises et, d’autre part, la demande des ménages qui a fortement été impactée. Dans le cadre d’une vision intégrée, la relance du secteur du bâtiment sera basée sur la mise en place d’un logement abordable pour tous et équitable, permettant l’accès à un logement de qualité et à prix adapté qui sera en adéquation avec les revenus des différentes strates sociales. Dans ce cadre, un nouveau modèle de logement dédié aux classes moyenne et à revenu modeste est en cours de mise en place et les villes nouvelles pourraient constituer un terrain d’accueil favorable à cette offre. Aussi, la reconversion des logements non acquis pourrait être envisageable suivant la demande du marché.

En effet, les villes nouvelles de par les multiples opportunités qu’elles offrent en termes de proximité des grandes villes, d’assiettes foncières mobilisables, des demandes en logement, toute catégorie confondue, et des équipements et infrastructures à même de créer un écosystème intégré, favorisant l’investissement public et privé, la relance de la filière des matériaux de construction, et par-delà la création de l’emploi et des richesses. A ce titre, les villes nouvelles peuvent contribuer à mettre un terme à la morosité que connaît présentement le secteur de la construction.

Cela dit, la raison d’être d’une ville nouvelle n’est pas uniquement de créer une dynamique économique ponctuelle autour de la construction et du bâtiment, quand bien même importante. Les opportunités foncières que présentent les villes nouvelles et les demandes sans cesse croissantes en logements dans les grandes villes en alentour sont, sans nul doute, des préalables forts encourageants, mais à condition que les exigences inhérentes à une vie digne soient prises en considération en termes de mixité bien pensée, loin de toute sur représentation des classes défavorisés, de mobilité, d’activités économiques pérennes, de divertissement et d’appropriation de la ville nouvelles par les nouveaux acquéreurs.

M.I. : Au-delà de la population, les villes nouvelles nécessitent des infrastructures et des équipements d’accompagnement. Comment peut-on réussir ce challenge ?

N.B. : Effectivement, le développement des villes nouvelles nécessite la convergence et l’implication de nombreux acteurs. La nature intersectorielle avérée des projets des villes nouvelles, où l’économique et le social se mêlent avec le culturel, le sécuritaire et l’environnemental, la réalisation et la réussite des villes nouvelles sont fortement tributaires du mode de gouvernance mis en place. Pour orchestrer cela, l’Etat à travers les instances de gouvernance mis en place doit veiller au bon déroulement des programmes sur lesquels les différents acteurs se sont engagés. Les objectifs doivent être partagés et que les efforts conjugués, le tout selon un mode opératoire basé sur le partenariat et la contractualisation.

Le projet de loi sur les villes nouvelles que le Ministère de l’aménagement du territoire, de l’urbanisme et de la Politique de la Ville a élaboré en concertation avec les partenaires institutionnels concernés offre un cadre juridique important qu’il faut remettre sur la table de discussion et de négociation en y intégrant toutes les capitalisations sur le plan du portage et de la gouvernance. Une loi régissant les villes nouvelles s’avère une nécessité absolue, en ce sens qu’elle définit les responsabilités et les temporalités d’exécution et d’implémentation de tout projet de ville nouvelle.

Pour encourager et garantir l’installation des populations dans les villes nouvelles, il faut assurer un accès généralisé aux équipements et services collectifs de base et une offre en loisirs sportifs et culturels accessible et diversifiée. Ces équipements de base et de loisirs doivent être installés en amont et leur construction doit s’effectuer parallèlement à celle des logements. Aujourd’hui des villes comme Tamesna qui ont bénéficié d’un plan de redynamisation, est dotée de l’ensemble des équipements et d’une connectivité la rendant accessible et agréable.

M.I. : Après Coronavirus 2019, une réflexion urbanistique tend vers la création de petites villes équilibrées au lieu des mégalopoles. Qu’en pensez-vous ?

N.B. : Le Coronavirus impose une nouvelle manière de penser et concevoir la ville. Les villes représentent un lieu de densités de populations et ont toujours constitué des foyers importants de contaminations en période de pandémie. Les mégalopoles existent et le phénomène d’urbanisation ne s’éteindra pas car la tendance démographique actuelle implique une croissance urbaine. La conception des villes de demain constitue un vrai défi pour les architectes et les urbanistes alliant exigences sanitaires et impératifs de durabilité puisque les villes denses sont moins consommatrices d’énergie car elles nécessitent moins d’espace à équiper, bien que la densité (et son corollaire la promiscuité) peut être un facteur de propagation du virus.Les grandes villes et les petites villes demeurent complémentaires au niveau de l’armature urbaine nationale et régionale. Afin de garantir un développement urbain équilibré et durable et diminuer la pression exercée sur les grandes villes, il convient de veiller au développement des petites villes et de leur attractivité ainsi que le rehaussement de leur rôle aux niveaux régional et national notamment à travers la mise en place d’infrastructures de base et d’équipements structurants avec une mise en valeur des potentialités locales et des caractéristiques démographiques et géographiques pour un développement optimal.

Il est donc grand temps d’engager l’exercice de remise en question des politiques d’urbanisation dans notre pays, en amorçant la réflexion sur les transformations urbaines appropriées à implémenter et les instruments de réglementation et de financement à adopter qui permettent d’injecter les investissements dans le temps et dans l’espace, en ayant présent à l’esprit la justice sociale et territoriale. Cela participera assurément de la réduction des disparités entre grandes et petites villes et permettra l’émergence de champions économiques nouveaux mais à petite échelle. Changer de paradigme est certes n’est pas une mince affaire, mais il faut s’y mettre dès maintenant avec la diligence requise.

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