Malgré une couverture médicale qui concerne près de 88% de la population à fin 2025, l’accès effectif aux soins reste confronté à des obstacles financiers et structurels. Pour Abdelkader Amara, président du CESE, la réussite de la généralisation de l’AMO doit désormais se mesurer à la capacité des citoyens à se soigner sans supporter des dépenses excessives.
La généralisation de la couverture médicale au Maroc a considérablement élargi l’accès à l’assurance maladie, mais elle ne garantit pas encore une protection financière suffisante à tous les ménages. C’est le constat dressé par Abdelkader Amara, président du Conseil économique, social et environnemental (CESE), lors d’une conférence internationale organisée mercredi à Marrakech par le Conseil de la concurrence.
À fin 2025, près de 88% de la population, soit plus de 32 millions de personnes, bénéficiaient d’une couverture médicale, contre 42% avant le lancement de la généralisation de la protection sociale. Pour le président du CESE, cette avancée majeure doit désormais se traduire par un accès effectif, équitable et financièrement accessible aux soins, sans compromettre la soutenabilité du système de santé.
Le principal indicateur à surveiller reste le reste à charge des ménages. Selon les données de la Cour des comptes citées par Abdelkader Amara, celui-ci représentait près de 34% des coûts effectifs des soins facturés en 2024. Un niveau qui peut conduire certains assurés à reporter, voire à renoncer à des soins essentiels.
Réviser les tarifs et mieux réguler les médicaments
Parmi les facteurs expliquant cette situation figure le décalage entre les tarifs pratiqués par les prestataires de soins et la tarification nationale de référence (TNR), utilisée pour calculer les remboursements. Cette grille n’a pas fait l’objet d’une révision globale depuis 2006, à l’exception de quelques ajustements en 2008.
Le président du CESE préconise donc une révision régulière de cette tarification, accompagnée d’un contrôle renforcé de son application. La réduction du reste à charge devrait, selon lui, devenir un indicateur central de la performance de la généralisation de l’assurance maladie obligatoire (AMO).
La régulation des médicaments constitue un autre levier. Abdelkader Amara appelle à favoriser le recours aux génériques et aux biosimilaires lorsqu’ils sont disponibles, à développer l’évaluation médico-économique et à sécuriser l’approvisionnement en produits de santé essentiels. Le renforcement de la production nationale et le soutien à la recherche doivent également contribuer à réduire les dépendances du Royaume.
Des droits ouverts, mais pas toujours effectifs
L’accès aux soins dépend aussi de la continuité des droits à l’assurance maladie. À fin 2025, près de 1,46 million de personnes relevant du régime AMO des salariés et 1,16 million de travailleurs non salariés étaient concernés par des droits fermés.
Le président du CESE plaide pour une immatriculation obligatoire à l’AMO et la suppression de la notion de « droits fermés », afin de garantir un accès continu aux prestations. L’objectif est de faire en sorte que la couverture ne soit pas seulement administrative, mais qu’elle se traduise par une protection réellement mobilisable.
Cette ambition suppose toutefois de renforcer parallèlement l’offre de soins. « L’ouverture des droits ne suffit pas lorsque les professionnels, les équipements ou les services nécessaires ne sont pas disponibles », a souligné Abdelkader Amara.
Rééquilibrer l’offre et renforcer la gouvernance
Le développement du secteur public doit rester une priorité, tout en favorisant une complémentarité avec les secteurs privé, mutualiste et non lucratif. Le président du CESE relève notamment que la majorité des dépenses de l’AMO est orientée vers le privé, où le coût moyen de prise en charge d’un dossier médical est 5,6 fois supérieur à celui observé dans le secteur public, selon les données de la CNOPS.
L’élargissement de la couverture crée de nouvelles perspectives d’investissement et d’innovation, mais exige une régulation plus efficace. Il s’agit de rendre l’investissement plus attractif dans les secteurs prioritaires, tout en prévenant les pratiques spéculatives et en renforçant les capacités de contrôle des pouvoirs publics.
La réforme institutionnelle engagée dans le cadre de la loi-cadre n° 06.22 doit également produire des résultats concrets. La Haute Autorité de la santé, l’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé, l’Agence marocaine du sang et de ses dérivés ainsi que les groupements sanitaires territoriaux sont appelés à améliorer la gouvernance, la régulation et l’organisation territoriale du système.
Pour le CESE, leur efficacité devra se mesurer à des résultats tangibles : réduction des délais d’attente, meilleure proximité des spécialités médicales, amélioration de la qualité des prestations et baisse des dépenses restant à la charge des patients.
Le défi de la prochaine étape est donc clairement posé : passer d’une généralisation quantitative de la couverture médicale à une protection effective. Autrement dit, évaluer la réforme non seulement au nombre de personnes couvertes, mais aussi à la possibilité, pour chaque citoyen, d’accéder aux soins nécessaires au bon moment et à un coût supportable.
